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«À la recherche d’un pays,» Benoît Bouchard, Ottawa, ON

À la recherche d’un pays
“La réforme des institutions vient trop tard
Quand le coeur des peuples est brisé” (Georges Bernanos)

J’ai toujours trouvé étrange d’argumenter sur l’appartenance à son propre pays. Faire partie d’un tel ensemble est indéfinissable: si peu volontaire, si naturel que seuls les jours, les années qu’on y passe donnent une véritable signification. De toute façon, ce ne fut jamais pour moi une question d’idées mais d’images et de références instinctives: des espaces bien sûr, des lieux familiers. Mais surtout des personnages associés à des événements que je connaissais et que j’aurais voulu célébrer. Mais si ce pays avait eu des héros, tous et chacun se sont chargés rapidement de les faire disparaître. Lorsqu’on en a parlé, c’était pour s’assurer qu’on n’en parlerait plus; parce que les héros des uns n’étaient pas ceux des autres.

Dès lors, j’ai vécu avec cette étrange réalité qui consiste à ne pas trop savoir d’où j’étais. Du Québec bien sûr; mais dans un pays, qui semble-t-il, ne m’appartenait pas. Heureusement, le Canada m’a rattrapé. Pendant dix ans j’ai vécu la vie intense d’un homme politique constamment engagé dans les grands débats. J’ai connu les déplacements successifs d’un bout à l’autre du pays; je les ai entrepris ou par curiosité ou par intérêt ou simplement par besoin. J’ai acquis ainsi une meilleure connaissance des individus, de leur vision, de leur attachement à leur coin de pays, surtout lorsqu’ils l’avaient choisi. J’ai cherché le recul en vivant à l’étranger pendant trois ans, représentant officiellement le Canada dans un des plus prestigieux pays du monde.

Aujourd’hui, je me suis réconcilié en quelque sorte avec les choix qui me sont offerts. J’ai pris davantage possession de l’ensemble, le Canada, en assumant d’abord ma propre réalité québécoise. En apprenant la patience dans la réponse que je cherche à la réconciliation des sociétés distinctes. Enfin, en partageant non pas le malaise mais la fierté d’appartenir au meilleur pays du monde.

I

Je suis Québécois, je l’étais hier, je le serai demain. Ce n’est pas d’abord une réalité juridique; c’est un état qui m’a toujours accompagné depuis la naissance; je l’ai reçu de mon père; je l’ai légué à mes fils qui ont la responsabilité de le transmettre. Si l’expression de cette nature a été différente selon les époques, les milieux, il n’y a jamais eu de doute sur sa présence. Au Saguenay-Lac St-Jean où je suis né, l’identification au Québec est tellement forte qu’elle devient d’une certaine façon imperméable à toute autre appartenance dite nationale. Je l’ai vécu ainsi, naturellement.Ma langue et ma culture m’ont été enseignées, mais je les avais d’abord par héritage. Je parlais français et je n’ai jamais même pensé qu’il pourrait en être autrement. Les journaux que je lisais, que mon père lisait, étaient entre autres celui de Laurendeau ou de Gérard Filion. Mon univers favori fut celui de Racine ou de Molière; plus tard celui de Camus ou de Bernanos et occasionnellement de Steinbeck ou de Faulkner (en français évidemment).

J’avais 20 ans en 1960. Les vingt-cinq années suivantes, je les ai passées Québec. Elles furent passionnantes parce qu’elles ont eu une âme. Comme des millions de compatriotes j’ai partagé les espoirs, les enthousiasmes, les déceptions aussi. J’ai vécu 1970 silencieux et je n’ai pas toujours compris. Puis j’ai senti le souffle de l’éveil. C’était l’affirmation, l’assurance enfin d’une société qui se sentait distincte, sans avoir à l’être ni contre quelqu’un ni contre quelque chose. Ce furent les années d’ouverture de promesses d’avenir avec l’apogée de 1980 ou tant de gens étaient déçus soit d’avoir eu un référendum, soit de l’avoir perdu. Peu importe. Tout cela m’a permis d’apprécier non seulement ce que j’avais mais surtout ce que j’étais. Sans que le Canada, par ailleurs, y soit pour quelque chose. Je ne le saisissais pas dans mon vécu quotidien. J’étais indifférent à ce grand pays. Les célébrations de 1967 me parurent académiques. Mais il n’y avait pas chez moi d’agressivité. Je ne m’étais jamais senti menacé: pas là où je vivais. Cela aurait pu être différent à Montréal, même si l’appartenance n’est surtout pas une question de crainte. L’adhésion volontaire et enthousiaste est une question d’âme et de mémoire. Pour moi et le Québec, il en sera toujours ainsi. Pour des millions de Québécois aussi. Cette certitude est essentielle pour qu’un compromis soit possible. Je peux simplement conclure que notre avenir dépend du degré avec lequel non seulement on admettra la différence québécoise, mais qu’on l’acceptera. Et tout sera accompli le jour où les mots pour le dire auront moins d’importance.

II

Si j’étais Québécois, je suis devenu Canadien. Des personnes, des événements m’ont interpellé et c’est avec un certain apaisement que je revois les 15 dernières années. J’ai acquis toute la patience du monde pour que le temps assume la continuité de ce qu’il a commencé en 1867. Ce qui n’a pu se faire en 1990 et en 1992 se fera à un autre moment. Il ne faut jamais forcer les événements. D’ailleurs, l’histoire n’est pas souvent influencée par les ultimatums imposés périodiquement et si nous étions capables de mémoire donc de modestie nous chercherions des références ailleurs. Peut-être un regard sur la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne. Des pays où les cicatrices sont profondes, où tout rappelle les brisures successives, les victoires, les défaites, les millions de morts, les dictatures, les idéologies: autant les noms de rues à Paris, que les places à Londres ou les cimetières en Allemagne. Malgré tout, la vieille Europe bâtit sur la communauté, sur le partage et ne croit pas vraiment qu’elle puisse y perdre son âme. Bien sûr cela sera ardu et les batailles ne font que commencer. Mais ils y arriveront, parce qu’ils ont appris que le temps gagnera à la fin.Il en est ainsi pour nous. Les 130 dernières années ont consacré un modèle: celui du pacte fédératif canadien. Pourtant tout était réuni pour l’échec: une géographie impossible, des populations disséminées en constant renouvellement, des sociétés distinctes et une économie dépendante. Mais les résultats sont évidents. Bien sûr, ils sont d’abord ceux d’une société “d’avoir” où la richesse est le critère dominant, parce que le bilan de l’identité nationale est beaucoup moins clair. Le modèle rendait cela inévitable parce que c’est sur l’intérêt et non sur l’expérience commune que l’alliance s’était établie. Mais il faut laisser du temps au temps, parce que le Canada en fait est unique. Comment réconcilier deux peuples fondateurs avec une population de plus en plus importante qui n’a aucune sensibilité pour cette composante de l’entente originale? Comment rejoindre des sociétés aussi différentes économiquement voire socialement? Il faudrait redécouvrir l’audace de la première entente. Mais il est évident que nous ne sommes pas prêts: la volonté n’y est manifestement pas. Le temps viendra cependant où tous les Canadiens devront faire un choix et en assumer les conséquences. Soyons assez honnêtes pour admettre que les circonstances sont imprévisibles, même si le résultat pour moi ne fait pas de doute. Le Canada d’aujourd’hui sera celui de demain: bien sûr différent mais enveloppé dans les mêmes limites. Je n’en ai jamais été aussi convaincu. Je suis presque aussi convaincu qu’il faudra cependant en payer le prix.

III

J’avoue que j’étais beaucoup plus sceptique en 1984. Je suis venu à Ottawa parce qu’on m’avait convaincu que je pouvais faire quelque chose. Pourtant, aujourd’hui, les résultats semblent peu évidents. Meech et Charlottetown n’ont pu conclure et 1995 a failli être une année de crise. Même si ces propositions prendront tout leur sens avec le recul et que les Canadiens en comprendront plus tard l’importance, ils n’étaient pas prêts ni pour l’un ni pour l’autre. Meech était trop simple et Charlottetown trop compliqué. Mais les deux serviront de références à ceux qui chercheront une autre réponse. Quoi qu’il en soit, dans un pays aussi jeune, nous devons être conscients que les changements sont fréquents. Les différences fondamentales entre les individus, entre les régions, leur évolution, exigent des propositions qui en tiennent compte. Tout cela en gardant à l’esprit l’audace d’une part, le pragmatisme d’autre part de ceux qui ont, particulièrement depuis 1840, mis en place le pacte qui nous lie. Le modèle n’était pas du tout évident au moment du nationalisme romantique de la fin du XIXe siècle. Ils ont répondu par des choix autant dans le partage des pouvoirs que dans celui des institutions qui, à l’époque, étaient pertinents dans ce pays et ne l’auraient pas été ailleurs. C’est progressivement, de 1984 à 1993 mais plus particulièrement à partir de 1990 où j’ai passé d’interminables moments à chercher le modèle , que j’en suis arrivé à cette conclusion. II fallait continuer l’expérience de ce pays malgré les déceptions ou les frustrations. Oh certaines sont encore très vives! La réunion du Conseil des ministres du 23 juin 1990, au moment où il était évident que l’Entente du Lac Meech ne survivrait pas. Certaines rencontres orageuses du comité constitutionnel à Eqaluit et Kelowna. La démarche de Charlottetown où j’étais le seul Québécois parmi les 18 membres du comité et où le Québec n’était même pas présent. Le départ d’un certain nombre de collègues pour le Bloc Québécois. Enfin, le profond sentiment d’isolement lors du fameux défilé de la fête nationale du 24 juin 1990 …et les doutes inévitables.Heureusement, les différents ministères que j’ai dirigés m’avaient, entre autres, mis en contact avec des centaines d’individus qui partageaient une vision spécifique de leur pays mais dont les différences assuraient en même temps la richesse et la diversité mais aussi la “communalité”. Chacun d’entre eux, à sa façon, assumait cette différence dans un ensemble qui était le mien comme le leur. Aux Transports, je me souviens d’une communauté autochtone dans les Territoires du Nord-Ouest où je retrouvai avec étonnement des choix communs. Au Secrétariat d’État, à l’assermentation de nouveaux Canadiens à Winnipeg de même que lors de mes visites aux communautés francophones du Nouveau-Brunswick ou de la Nouvelle-Écosse j’ai observé les différences et les similitudes. Il en fut de même au ministère de l’Industrie et surtout au ministère de la Santé et du Bien-Être. Toujours, j’ai retrouvé des citoyens avec les mêmes préoccupations, les mêmes espoirs.

À travers ces expériences, j’ai pu créer des liens personnels; j’ai pu comprendre la richesse des différences, le respect qu’ont en général les Canadiens pour ces différences; j’ai pu expliquer ce que j’étais comme Québécois et pourquoi je donnais tant d’importance à ma langue et à ma culture. Je me souviens qu’en 1992, lorsque j’ai tenté d’expliquer à un groupe de citoyens d’Ashcroft en Colombie-Britannique ce qu’était la société distincte, je ne suis pas sûr d’avoir réussi mais je suis convaincu qu’ils ont essayé de comprendre. J’ai participé à des lignes ouvertes à travers le pays et jamais je n’ai connu de moments pénibles. Ce fut parfois très rude mais toujours à l’intérieur des convenances. Ma réalité québécoise intriguait, embarrassait, parfois impatientait. Mais quand j’ai pu expliquer mes convictions parfois même au-delà des idées, les résistances faiblissaient et souvent disparaissaient. Mais bien sûr, il aurait fallu beaucoup plus de temps. Bien sûr, il aurait fallu beaucoup plus qu’un individu, fut-il ministre. Bien sûr il y a eu des ratées et il y en aura encore. Mais il y a aussi une alliance extraordinaire avec les 22 millions de Canadiens qui ne sont ni Québécois, ni francophones et qui ont accepté sinon encouragés à travers les individus, les lois, les institutions, la présence francophone à travers le Canada. Mais cette alliance c’est aussi la présence de 8 millions de francophones au Québec et dans les autres provinces qui assurent la différence majeure de ce pays et lui donne un caractère unique. Tout cela justifie ou explique la patience que j’ai acquise et qui refuse tout constat d’échec. Nous n’avons pas le droit de tout détruire sous prétexte de n’avoir pas tout réussi. Je ne connais aucun pays au monde qui en seulement 140 ans a connu de tels résultats. Notre plus grand problème est de ne pas pouvoir ou vouloir en prendre conscience. C’est aussi la tentation de croire que le Canada pourrait se priver de l’une ou l’autre de ses composantes et connaître la même réussite. En fait, ce qui me fait peur c’est la facilité, l’indifférence. Puissions-nous prendre conscience des conséquences avant qu’il ne soit trop tard.

IV

Mon départ de la vie politique et mon séjour à l’étranger ont aussi été déterminants dans mes choix actuels. Pour une période assez longue, l’absence de contacts quotidiens avec la réalité canadienne m’ont éloigné des spécificités pour garder une image plus globale. En fait, la France et les Français m’ont donné plus de perspective. D’abord, par l’amitié qu’ils ont exprimée pour le Canada d’un océan à l’autre: par leur intérêt pour le modèle canadien, eux, engagés dans l’expérience de l’union européenne. Ensuite pour l’admiration qu’ils avaient pour la coexistence de sociétés distinctes dans un ensemble, le Canada, qui leur paraissait une réussite évidente. Enfin, j’ai apprécié le respect qu’ils ont exprimé devant le choix des Québécois en 1995.

Le drapeau canadien a pris aussi, à l’étranger, une signification particulière. Je l’ai vu envelopper les milliers de morts des champs de bataille de 1944 en Normandie. Il m’a accompagné dans toutes les provinces de France. Il a illustré l’histoire de collaboration et de générosité que le Canada s’est bâtie dans tous les pays du monde. Depuis 1965, il est une preuve éclatante que ce même pays a acquis une indépendance qu’on ne lui dispute plus. D’autre part, j’ai appris que la vie d’un ambassadeur est la représentation quotidienne de sa propre responsabilité comme image de son pays. Je l’ai assumé avec d’autant plus de satisfaction que le nom de mon pays m’a toujours valu l’admiration voire l’envie. Cela sans être obligé dans les moments délicats de le faire contre des compatriotes qui pouvaient diffuser des choix nationaux fort différents. En réalité, ce séjour m’a enfin permis de situer le Canada non pas par rapport à ses propres difficultés mais par rapport à ses réussites. J’ai acquis, dans la connaissance progressive de cette quinzaine de pays que j’observais la conviction que les Canadiens étaient privilégiés d’associer la qualité de leur vécu à la perspective d’un avenir encore plus prometteur. Cela ne réglait pas évidemment notre propre problème d’évolution. Mais il me permettait de comprendre qu’il n’était pas nécessaire de provoquer les événements pour que les peuples changent. Le temps avait fait de la France un grand pays. Le Canada avait droit à la même longanimité.J’ai pris aujourd’hui de la distance avec le débat. Dans un pays si préoccupé du présent et de l’avenir, si anxieux de tout posséder, qu’il n’a ni la volonté ni le temps d’un regard en arrière, j’appartiens en quelque sorte à ceux qui ont essayé. Cela ne suscite ni frustration ni dépit; j’ai choisi de ne plus en être. Mais l’expérience m’a convaincu bien humblement que la solution ne sera pas exceptionnelle: ni ceux ou celles qui la proposeront. Elle sera le résultat d’un consensus entre les Canadiens de tous les partis et de toutes les régions qui seront en mesure non seulement d’admettre mais d’accepter leurs propres différences. Nous n’en sommes pas encore là. Nous sommes trop préoccupés par les mots et surtout par le besoin qu’ils ne concèdent rien. L’une ou l’autre partie au débat s’en servent pour occulter la substance et le positionnement leur importe davantage. L’esprit est de moins en moins au compromis. Mais attention, une trop grande insistance et les dégâts seraient importants. C’est cela qu’il faut à tout prix éviter. C’est autre chose de déterminer si nous en sommes maintenant capables.

En fait, au Québec comme dans les autres provinces, très peu de gens désirent véritablement la rupture. Les contorsions utilisées pour prouver le contraire, l’intellectualisme évident entourant ce débat sont significatifs de la difficulté de convaincre. Il n’y a pas conscience évidente de crise à tel point qu’il y a plus de lassitude que de véritable réflexion. Lorsque les circonstances l’exigent, il est étonnant de réaliser comment les rapprochements sont faciles. Nous l’avons constaté lors de catastrophes naturelles. On se parle constamment, on se rencontre très souvent, on s’oppose seulement quand les besoins de la politique partisane l’exigent. Ce ne sont pas là les caractéristiques d’une fédération proche de l’éclatement.

Je ne nie pas le malaise. Il y aura même une crise profonde si dans un prochain referendum les Québécois disaient oui. Mais à moins d’une majorité significative, je ne crois pas, même là, à l’éclatement définitif : il n’y aura pas assez de Québécois pour le désirer. Non pas parce qu’ils auront peur. Cela est ridicule. J’espère qu’on l’a bien compris. Ils ne le feront pas parce qu’ils tiennent au Canada beaucoup plus qu’ils en sont eux-même conscients. Une crise provoquerait cette prise de conscience. Il faudrait en payer le prix cependant et je ne suis pas de ceux qui le souhaitent.
En terminant, aujourd’hui je me sens bien comme Québécois d’origine dans ce grand ensemble qu’est le Canada. Je ne me sens pas obligé de sacrifier quoique ce soit. Pour chacun de nous, le choix est celui de sa propre expérience. J’ai rencontré beaucoup de Canadiens, particulièrement ceux qui le sont devenus par adhésion, qui sont heureux d’habiter ce pays. Ils ne sont pas pour autant inconscients de la nécessité de profonds changements. Mais ils se méfient des échéances et veulent pousser plus loin, beaucoup plus loin la période d’expérimentation. Je ne comprends pas nécessairement pourquoi. Mais la qualité de ce que je suis et de ce que je possède exigent que je m’y conforme.

Benoît Bouchard
Ottawa, ON