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«Canadien et Québécois de coeur et de raison,» Viateur Bergeron, Hull, QC

Je suis Canadien et Québécois de coeur et de raison. Mon pays, c’est le Canada, ma province, c’est le Québec. Quand on me propose de séparer le Québec du reste du Canada, je me sens comme un homme à qui on demanderait de renoncer à ses parents ou à son conjoint ou à l’un ou l’autre de ses enfants. Je suis déchiré jusqu’au fond de mon être, je suis révolté et j’ai envie de crier : ce n’est pas raisonnable de me demander de faire pareil choix. Je veux garder tout ce que je partage avec mes compatriotes Canadiens, ceux du Québec et des autres provinces et territoires.

Ma fierté d’être Canadien
Quand j’étais à l’école primaire, nous entonnions le chant Ô Canada, avec fierté et émotion. C’était notre hymne national depuis 1880, nous les Canadiens français, bien avant qu’il le devienne officiellement, cent ans plus tard, pour tous les Canadiens en 1980. Cet hymne nous appartenait. Il était la création de deux des nôtres, des Canadiens français : Calixa Lavallée et Adolphe-Basile Routhier. Ô Canada a été joué à Toronto, pour la première fois, en 1901, lors d’une parade militaire qui a eu lieu à l’occasion de la visite du Duc de York (le futur George V). La version anglaise du Ô Canada n’a été écrite que plusieurs années plus tard par Robert Stanley Weir, en 1908.Cette version fut quelque peu modifiée en 1967. Quand je rencontre des francophones du Québec qui sont gênés ou même choqués d’entendre le Ô Canada, je suis renversé par leur ignorance, leur fanatisme, leur nationalisme coupé de ses racines et leur ignorance de l’histoire des victoires des francophones de notre pays. Et, en passant, réfléchissons un instant au fait que l’Ontario veut maintenant imposer le chant quotidien de notre hymne national Ô Canada dans toutes les écoles de la province !

Et si nous connaissions l’historique du drapeau canadien, que de souvenirs pourraient nous éclairer sur la voie de l’avenir, en nous montrant que les mentalités évoluent maintenant plus rapidement. Notre drapeau a été adopté en 1965, après de nombreux et âpres débats. Le vote au Parlement canadien avait été de 163 voix contre 78. Nous étions loin de l’unanimité et beaucoup de Canadiens en dehors du Québec s’y opposaient farouchement. Comme nous pouvons le constater aujourd’hui, certains Québécois lèvent le nez et rejettent le drapeau canadien. Pourtant ce drapeau, a été suggéré, en premier lieu, par des francophones dont un grand nombre du Québec. Aujourd’hui, le premier juillet, de nombreux anglophones s’enveloppent dans ce même drapeau qu’ils rejetaient et se le font dessiner sur le visage et sur le corps. Comme nous le constatons, un symbole peut être adopté avec passion, après un certain temps, par le groupe qui s’y opposait avec la même passion. J’ai porté avec fierté le drapeau canadien et le drapeau québécois, en 1992, lors d’une marche du Musée canadien des civilisations jusque sur la Colline parlementaire. J’ai tenu bien haut et fièrement ces deux drapeaux, en face de la Tour de la Paix, pendant la cérémonie qui clôturait la marche en faveur de l’unité canadienne.

Les dangers des nationalismes
Depuis deux cent quarante ans, les autochtones, les francophones et les anglophones ont vécu sur un même territoire dans une paix enviable et probablement inégalée sur le plan mondial. A ces trois groupes, se sont jointes des personnes de tous les pays du monde, et, ensemble, elles ont construit le Canada. Penser que l’on peut démolir ce pays et le reconstruire en pièces détachées relève de la naïveté et de l’utopie. Comment peut-on reconstruire une maison plus belle et plus fonctionnelle si on est forcé de la reconstruire avec les matériaux provenant de la démolition? Et encore ces matériaux usagés ne seront peut-être pas conservés. Dans la colère du moment ou par déception ou vengeance ou manque de vision, les groupes ou les factions détruisent souvent tout sur leur passage, comme nous l’avons vu au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Tchéchénie.

Les dangers des nationalismes existent au Canada comme ailleurs dans le monde. La très grande majorité de la population canadienne a ses origines en Europe. L’histoire du 20e siècle démontre que les meilleures intentions et la civilisation dite avancée n’ont pu empêcher des guerres sauvages, folles et sanglantes causées par le choc des nationalismes européens. Nous ne sommes ni plus sages, ni plus vertueux que nos ancêtres ou leurs descendants européens qui ont été les acteurs principaux des deux dernières guerres mondiales dont les saletés provoquent encore le frisson quand nous y pensons trente secondes. Si nous engendrons des situations de conflits, à partir de la création d’un état basé sur le nationalisme, les conséquences du choc des nationalismes francophone, anglophone et autochtone risquent de nous mener à un chaos que nous refusons de voir mais qui est très probable. L’exemple des troubles d’Oka est là pour le prouver. Quand on attise le nationalisme, on réveille les autres nationalismes et le risque devient aussi élevé que de faire un feu d’abattis près d’une forêt, durant une sécheresse, un jour de grands vents. Toute la forêt risque de brûler sans qu’on puisse arrêter le feu qu’on avait imprudemment allumé au départ. Rappelons-nous que le Canada est un grand pays fragile à certains égards. La brisure causée par le départ du Québec de la Fédération canadienne risquerait de provoquer des secousses sismiques entraînant des bavures, des erreurs et des violences que l’insécurité engendre toujours. Dans le désordre, chaque groupe croit qu’il va gagner et finalement tout le monde a perdu quand on fait les comptes objectivement à la fin de la guerre.

Le fédéralisme : une meilleure garantie de liberté et de paix sociale
J’aime bien ma liberté et mon indépendance personnelles. Il ne faut pas confondre son indépendance avec l’indépendance de l’État dont rêve un certain nombre de Québécoises et de Québécois, croyant être gagnants personnellement après l’arrivée du « Grand soir ». Au Québec, province canadienne, nous jouissons d’une liberté et d’une indépendance d’action personnelles enviées par des milliards de personnes dans le monde. J’ai des craintes sérieuses que l’indépendance du Québec ne réduise mon indépendance et ma liberté personnelles.

Plusieurs tenants de la souveraineté et de l’indépendance du Québec m’ont paru souvent très catégoriques, peu enclins à accepter l’opinion des autres et parfois même méprisants vis-a-vis de ceux et celles qui ne pensent pas comme eux. Comme fédéraliste, j’ai subi moi-même ce traitement à quelques reprises et je me souviendrai toujours de ces incidents extrêmement désagréables et très décevants pour une personne née et résidant au Québec. Ces indépendantistes intransigeants et peu respectueux des autres ne sont pas les seuls qui pourraient menacer notre liberté et notre indépendance personnelles. Plusieurs personnes qui se croient les seuls vrais Canadiens ont les mêmes défauts que certains indépendantistes québécois. Ces Canadiens trop «vertueux» me font aussi craindre la perte de mon indépendance personnelle s’ils étaient les seuls maîtres à bord.

La Fédération canadienne a fait la preuve depuis 1867 qu’il existe au pays un régime de partage des pouvoirs fondé sur la théorie des poids et contrepoids. (“checks and balances”) qui assure aux citoyens une plus grande liberté, garantie par un régime où chaque grand partenaire peut empêcher l’autre de devenir dictateur. D’une part, le gouvernement fédéral, malgré l’exercice de son pouvoir de dépenser qualifié d’abusif par de nombreux critiques. ne peut pas légiférer directement dans le champ des juridictions provinciales. De plus, les provinces possèdent des pouvoirs importants et des moyens financiers suffisants pour faire échec aux tentatives de contrôle exagérées du gouvernement fédéral, en contestant les lois et les décisions fédérales devant les tribunaux qui rendent alors des jugements qui lient les gouvernements fédéral et provinciaux.

La division des pouvoirs entre la province de Québec et le gouvernement fédéral a été dans l’ensemble une garantie de liberté pour les citoyens du Canada résidant au Québec. Par ailleurs, la possibilité de recourir à un autre niveau de gouvernement permet de passer par-dessus des obstacles artificiels que les gens au pouvoir ont souvent la tentation d’utiliser pour assurer leur contrôle sur la population et perpétuer leur pouvoir. De plus, la possibilité de changer de lieu de résidence librement pour gagner sa vie, garantie par la Charte canadienne, est un droit précieux pour tous les Canadiens.

Le fédéralisme est vivant et évolue toujours
Le Canada est un pays fédéral et les tensions et les querelles de pouvoirs entre les gouvernants d’Ottawa et ceux de Québec ne doivent pas nous surprendre. Chacun veut un peu plus de pouvoirs. Quant à moi, je ne ressens aucune émotion à regarder un certain nombre de batailles de coqs qui sont faites à l’occasion pour amuser la galerie et faire la manchette des médias. Ce n’est donc pas sur cet aspect que je me lancerai dans le vide pour l’un ou l’autre niveau de gouvernement. Je suis plutôt porté à leur dire : mesdames, messieurs les députés et ministres, commencez donc par exercer intelligemment et valablement les pouvoirs que vous avez avant d’en réclamer d’autres.

Le fédéralisme canadien a connu de nombreux changements depuis 1867 et il en connaîtra d’autres inévitablement. Il y a eu trente-six modifications constitutionnelles de 1867 à l’an 2000, dont une modification de l’article 93, en décembre 1997, à la demande du Québec. L’argument de l’immobilisme est sans fondement. Certaines modifications sont décriées comme la Loi de 1982 sur le Canada qui a édicté la Charte canadienne. Les politiciens, les commentateurs politiques et les journalistes ont fait grand état de l’adoption de la Loi de 1982 sur le Canada, sans la signature préalable du Premier Ministre du Québec et l’approbation de l’Assemblée Nationale. Il faut constater que cette Loi n’a pas nui au développement du Québec sur aucun plan important. Les Québécoises et les Québécois invoquent avec raison la Charte canadienne des droits et libertés chaque fois que cela fait leur affaire. On ne peut invoquer avec force une loi comme celle de 1982 et la répudier en même temps.

Conclusion
La frustration de nombreux Québécois et Québécoises qui les amènent à vouloir faire l’indépendance du Québec est causée par le refus d’un trop grand nombre de citoyens anglophones à reconnaître les citoyens francophones comme des Canadiens à part entière. En bref, le message des indépendantistes consiste à dire :

«Toi, l’autre Canadien, tu ne veux pas me reconnaître et me donner la considération que tu exiges pour toi-même. Je vais donc quitter ce pays fondé par mes ancêtres mais où je ne suis plus chez-moi. Je vais fonder un nouveau pays dont je serai un vrai citoyen sans avoir à quémander mes droits sans arrêt. Je n’aurai plus à subir tes refus, pendant des décennies ou un siècle, avant que tu ouvres enfin tes yeux, ton coeur et ton esprit et avant que tu acceptes vraiment de m’assurer cette égalité que toute personne désire ardemment au plus profond de son être. Si tu changes d’idée, fais-le moi savoir le plus tôt possible, car ma patience a des limites et la mèche de ma tolérance est de plus en plus courte. Puis-je te rappeler que si la majorité a des pouvoirs et des possibilités qu’aucune minorité ne possédera jamais, cette majorité a aussi des obligations, des devoirs et des responsabilités. C’est elle qui assurera l’unité du pays ou qui précipitera sa désintégration et sa disparition pour le plus grand malheur de tous les Canadiens actuels. Ils perdront, comme des enfants gâtés, l’héritage des fondateurs de ce pays extraordinaire à cause de ton entêtement, ton manque de vision et de générosité. Tes intérêts sont en danger autant que les miens, mais tu ne l’as pas compris ou tu fais semblant de l’oublier, comptant sur ta force pour m’imposer tes lois et tes décisions. Je me permets de te dire que tu pourrais avoir des surprises et avoir peur comme en 1995».

Voilà le message de mon ami indépendantiste avec qui je partageais un repas récemment. Ce message devrait nous faire réfléchir et changer, s’il y a lieu, notre vision des choses, notre attitude, nos décisions et nos actions.Viateur Bergeron
Hull, QC
Août 2000