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«Conditions gagnantes,» Joel Lecorre, Orléans, ON

Conditions gagnantes

Je suis forcé de formuler la constatation suivante: le Canada que j’aime ne pourra survivre encore longtemps devant la double menace du séparatisme québécois et de l’action inefficace des gouvernements fédéral et provinciaux. Cette éventualité impensable il n’y a pas si longtemps représente, à mes yeux et aux yeux du monde entier, la fin de la cohabitation harmonieuse de deux communautés linguistiques et d’un exemple de tolérance sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

L’an dernier à Noël, en discutant avec les membres de ma famille, dont certains sont fédéralistes et d’autres péquistes convaincus, j’ai compris qu’il sera impossible pour notre fédération de continuer bien au-delà de l’an 2000 à moins que certaines conditions ne soient remplies. Je saisis l’occasion de partager celles-ci avec vous.

L’une des premières conditions pour que notre débat national puisse aboutir à une conclusion positive, c’est d’arrêter de faire des menaces et d’agiter des épouvantails. Même si, au moment d’une séparation, certains capitaux fuiraient effectivement le Québec (et aussi le Canada, soit dit en passant), ce n’est pas cela qui arrêterait le mouvement souverainiste. On ne suscite pas l’amour chez quelqu’un en proférant des menaces à son endroit, pas plus qu’on ne suscite l’adhésion d’un peuple à sa cause en lui rabâchant les prédictions les plus sombres si un vote contraire l’emportait.

De fait, nous autres, fédéralistes, devrions éviter d’utiliser uniquement la raison et la logique dans nos discussions avec les séparatistes. Certes, il convient d’être rationnel, mais avant tout le présent débat est une affaire de coeur. Et eux l’ont compris. C’est pourquoi les inconsistances d’un Lucien Bouchard passent la rampe au Québec et pourquoi on pardonne si facilement leurs manquements à des Jacques Parizeau et à des Louise Beaudoin. La vraie bataille, c’est à ce niveau qu’elle sera gagnée ou perdue. L’erreur de Jean Charest lors des dernières élections, ce fut d’avoir retardé trop longtemps le débat direct sur la séparation et l’émotion qu’il suscite. On ne peut rester froid et logique devant un séparatiste, on doit s’impliquer avec nos tripes.

Ce que le camp fédéraliste peut faire et surtout ce qu’un parti fédéraliste au Parlement peut faire, c’est de parler positivement et franchement aux Canadiens de l’unité canadienne. La chose n’est pas si difficile que cela et est, selon moi, la seule option valide. Il convient pour ce faire :

  1. d’établir un cadre et une atmosphère où il sera possible de discuter d’unité, au lieu de constamment la balayer sous le tapis ou de la traiter comme s’il s’agissait d’un mot à ne pas prononcer;
  2. de ne pas répéter l’erreur de Meech et de Charlottetown qui apparut, aux yeux des Canadiens en général, comme une tentative de reconnaître le Québec et personne d’autre. Reconnaissons au contraire, qu’il y a au Canada deux sociétés distinctes, deux communautés uniques, l’une de langue anglaise et l’autre de langue française. Une fois établi ce principe, à mon avis, digestible pour les deux solitudes, la constitution pourra être amendée de façon appropriée
  3. de ménager également une place pour les peuples autochtones dans la nouvelle constitution. Ces derniers constituent l’un des trois peuples fondateurs du Canada. Une telle reconnaissance pourrait en fait devenir une sorte de monnaie d’échange, de pacte, pour que cesse l’épidémie infernale des revendications territoriales émanant des Premières Nations.

Le Canada est souvent peint comme une “terre promise” au potentiel inépuisable. Cela est faux. Notre pays est sans doute une terre d’abondance et un paradis qui fait l’envie des étrangers, mais c’est la fédération la plus fragile du monde. Nous pourrions disparaître d’un moment à l’autre. C’est le temps où jamais de combattre pour préserver ce que nous avons reçu en héritage.

Joël Lecorre
Orléans, ON
Janvier 2000