Go to Top

«L’avenir est à ceux qui luttent,» Jacques Faucher, Gatineau, QC

Jean-Robert Gauthier a été rappelé à Dieu le 10 décembre 2009. Des voix éloquentes et nombreuses ont évoqué, notamment à travers les médias, les engagements de sa longue carrière publique au service de la population de notre pays tout entier. Pierre Bergeron a trouvé le ton juste dans son éditorial du Droit en le coiffant du titre : ” Un grand serviteur de son peuple “.

Les lecteurs avertis auront reconnu ci-dessus la devise du journal Le Droit fondé à Ottawa en 1913 pour soutenir les luttes scolaires de l’Ontario français. Cette noble devise paraît tous les jours en page éditoriale du journal.

J’estime que ces mots vibrants résument admirablement la carrière du Franco-ontarien engagé que notre communauté vient de perdre. Jean-Robert Gauthier a incarné, tout au long de sa vie, cet engagement à mener un combat éclairé pour la justice sociale dans la reconnaissance de la dualité linguistique en terre canadienne.

” L’avenir est à ceux qui luttent “. Jean-Robert Gauthier avait une vision. Qu’on me permette de rappeler ici la phrase légendaire de Martin Luther King : ” I have a dream “. Plus près de nous, Barack Obama a galvanisé ses électeurs en répétant le slogan mobilisateur : ” Yes, we can “. Jean-Robert Gauthier avait les yeux constamment tournés vers l’avenir : un avenir à construire, au fil des jours, les pieds sur terre, plongé dans les aléas de la vie politique.

À partir de ses premiers engagements sur la scène scolaire à l’école Saint-Gabriel du quartier Beacon Hill d’Ottawa, il rêvait d’un avenir meilleur pour l’école de langue française en terre ontarienne, à tous les paliers académiques. Pour ses propres enfants et pour ceux de toute la collectivité franco-ontarienne, il s’engagea à travers le dédale des structures politiques fort imparfaites en place pour mener son combat. Sa vision d’avenir voulait dire : chances égales pour tous les jeunes à l’école de langue française, accès à un plein financement, respect des valeurs culturelles et religieuses exprimées par le choix des parents-contribuables.

Jean-Robert Gauthier trouva les mots, l’énergie et la persévérance pour éveiller et galvaniser dans cette vision des centaines de leaders communautaires à la grandeur de l’Ontario français. Il s’agissait pour tous ces concitoyens de s’exprimer comme ” citoyens à part entière ” dans leur province. Il aura vécu assez vieux pour voir un réaménagement en profondeur des structures politiques et administratives sous l’autorité du ministère de l’Éducation de sa province. Celle-ci n’avait plus le choix : il lui fallait obtempérer aux interprétations généreuses et réparatrices que les plus hauts tribunaux venaient de donner à la Charte canadienne des droits et libertés touchant les besoins de la minorité linguistique dans le champ de l’éducation.

” L’avenir est à ceux qui luttent “. Ce combat pour la pleine reconnaissance des droits scolaires en Ontario, inspiré par la devise du journal Le Droit, portera fruit à la grandeur du Canada, dans la mouvance de l’application rigoureuse de la Charte des droits pour toutes les communautés linguistiques du pays en situation minoritaire. Jean-Robert Gauthier devenu député fédéral du comté d’Ottawa-Vanier aura pu faire insérer astucieusement dans le libellé de la Charte les mots clés ouvrant la voie à cette interprétation des tribunaux. Il faut avoir vu le clin d’œil complice du vétéran politicien racontant cet épisode de sa carrière pour en demeurer marqué et reconnaissant. ” Yes, we can… “.

Jean-Robert Gauthier a porté cette vision comme un étendard capable de rallier des militants de tous les horizons. Son combat scolaire, il le mena en solidarité avec des réseaux sociocommunautaires, tout en conservant un style de fonceur inspiré par son tempérament. Une nouvelle école catholique de langue française dans le secteur Barhaven d’Ottawa porte fièrement son nom depuis l’année 2006. Pour les jeunes familles implantées dans ces quartiers neufs de l’ouest de la capitale, cette école incarne une volonté d’épanouissement culturel dans un contexte démographique et géographique illustrant les défis contemporains que rencontre la communauté franco-ontarienne partout dans les banlieues nouvelles.

L’espace manque ici pour évoquer les engagements de Jean-Robert Gauthier comme député, puis sénateur, au Parlement canadien, de 1972 à 2004. Une biographie offre un récit détaillé de cette étape politique sur un terrain beaucoup plus vaste. L’homme engagé, notamment dans le dossier des langues officielles du Canada, demeura fidèle à sa vision d’avenir. Ce qui impliqua les luttes que l’on connaît en lien avec son parti d’affiliation politique.

On me permettra d’évoquer brièvement ici le nom d’Henri Bourassa, député libéral fédéral lui aussi, au début du 19e siècle. On souligne ces jours-ci son rôle comme fondateur du journal Le Devoir de Montréal, en janvier 1910. Une devise typique illustre encore les pages de ce quotidien dont on commémore le centenaire : ” Fais ce que dois “. Ce mot d’ordre a pu inspirer aussi Jean-Robert Gauthier au fil de ses engagements publics. On peut rappeler pertinemment que le député Henri Bourassa se vit forcé, par ses convictions politiques, de rompre avec son chef, le premier ministre Wilfrid Laurier, au nom d’une vision plus ” canadienne ” qu’ ” impériale “, au tournant des années 1900. La vision d’Henri Bourassa savait embrasser l’avenir des ” deux peuples fondateurs ” à la grandeur du pays, au nom de la justice sociale, une dimension capitale de son idéal de chrétien engagé dans l’arène publique. Je n’hésite pas à associer Jean-Robert Gauthier au souvenir d’Henri Bourassa, un géant inscrit dans la mémoire canadienne-française.

La communauté franco-ontarienne va commémorer le 20 janvier le centenaire de fondation de l’Association canadienne-française d’éducation d’Ontario (ACFÉO). Ce premier mois de 1910 coïncide avec celui où fut fondé le journal Le Devoir à Montréal – faut-il le rappeler pour les gens qui ne croient pas au hasard…

Les fondateurs de l’ACFÉO ont-ils adopté une devise en 1910 ? Je l’ignore. Mais ils ont solidairement adopté une vision d’avenir à l’heure où s’engageait une lutte épique pour l’école de langue française, face au gouvernement de l’Ontario à la remorque des Loges orangistes fanatiques.

Dans le sillage de l’ACFÉO, des visionnaires ont fondé le journal Le Droit en 1913 avec comme devise : ” L’avenir est à ceux qui luttent “. La communauté des Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée a soutenu financièrement à bout de bras le développement de ce quotidien pendant plus de soixante ans.

Des cohortes de leaders communautaires en Ontario français se sont ralliées autour de l’ACFÉO et du Droit pour mener les luttes linguistiques et culturelles qui ont marqué sur place tout le 20e siècle. Le récit de ces combats se trouve fort bien résumé dans un manuel scolaire intitulé ” L’Ontario français. Des Pays-d’en-Haut à nos jours “. L’arbre a porté ses fruits. On célébrera avec fierté le chemin parcouru. On portera des toasts en hommage à des pionniers. La voix de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario (AFO) prend désormais la relève sur l’avant scène en lien avec des partenaires de tous les horizons géographiques et culturels.

Le souvenir de Jean-Robert Gauthier nous accompagnera au fil des commémoraisons qui s’annoncent. Ce militant infatigable s’inscrit noblement dans la lignée des devanciers de 1910. Il nous invite aussi à regarder bien en face les défis à relever en ce début du 21e siècle. Son exemple continuera d’inspirer la relève chez les leaders communautaires de l’Ontario français. ” L’avenir est à ceux qui luttent “. ” I have a dream “. ” Yes, we can “.

Dans son premier discours à la Chambre des communes, Jean-Robert Gauthier s’était engagé à ” convaincre, sans révolution et sans haine “. Le défi demeure entier aujourd’hui.Jacques Faucher
Gatineau, (Aylmer) Q.C.