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«Le pays des merveilles,» Ubald Laurencelle, Gloucester, ON

Le pays des merveilles
Conte de mille et une nuits

Il était une fois un territoire connu sous le nom de Kanata. Ses premiers habitants l’avaient baptisé ainsi parce qu’ils le voyaient comme une grande agglomération, un gros village. Les dirigeants de Kanata disaient que c’était le plus beau pays au monde, une sorte de pays des merveilles.Il y avait dans ce pays, disait-on, une qualité de vie remarquable, supérieure à n’importe quel autre pays au monde. Certains organismes mondiaux confirmaient année après année que Kanata était un pays au niveau de vie si extraordinaire, si spécial, si merveilleux, que personne n’osait les contredire tant cela était évident.

Or, il y avait, à l’intérieur de Kanata, une sorte d’enclave, une région clairement démarquée qui s’appelait Kébec et qui était située précisément là où la rivière se rétrécit. Et dans cette région, il y avait une population (certains disaient “peuple”) manifestement mal renseignée et peu consciente de l’image de marque du beau et grand pays. Cette population tenait des référendums tous les dix ans pour décider si oui ou non elle continuerait de demeurer au sein de Kanata.

Le grand chef du beau et grand pays Kanata était consterné. Il disait « Je ne comprends pas ce qui se passe. La population de Kébec, là où la Rivière se rétrécit, doit sûrement s’ennuyer dans notre beau et grand pays. » et, en feignant de ne pas savoir pourquoi, il demandait aux dirigeants de Kébec « Qu’est-ce qui vous manque, qu’est-ce qu’il vous faut ? »

Et les dirigeants de la région là où la rivière se rétrécit, répondaient « Eh bien! Nous voulons notre liberté, nous voulons suivre notre destin ». À ce, le grand chef de Kanata répliquait « Mais bon sens! Vous ne savez pas que si vous partez seuls vers votre destin, les possibilités vont se rétrécir de plus en plus pour vous, financièrement, psychologiquement, territorialement, et autrement. Vous ne pourrez plus compter sur notre passeport et vous ne pourrez plus jouir des avantages du plus beau pays au monde, voilà ! Que ferez-vous alors ? »

Et les dirigeants de Kébec demeuraient imperturbables. Ils disaient « Ça ne fait rien, nous voulons aller vers notre destin. »

Alors le grand chef de Kanata se fâcha « Eh bien!, je vous protégerai malgré vous. Et pour vous empêcher de rompre le lien qui vous retient à notre cher Kanata, je chargerai un de mes sous – chefs de remplacer mon Plan A+ par mon Plan B. »

Mais malgré cette menace, un certain jour d’octobre de l’an 1995 a.d., dans la région où la rivière se rétrécit, il y eut un autre référendum. Les uns le qualifiaient de référendum des référendums, celui qui allait mettre fin à tant d’années d’oppression et de domination de la part du pays des merveilles; les autres le voyaient comme une énorme supercherie, une ruse « bouchardienne et parizeauienne » qui visait à tromper les citoyens de Kébec, sûrement très mal informés et inconscients du fait qu’ils allaient se faire passer un sapin bien à eux.

Il faut ajouter aussi que la fièvre des référendums était telle qu’elle avait même gagné d’autres agglomérations (que certains appelaient des Premières Nations) qui vivaient dans certaines zones du territoire de Kébec. Ces dernières voulaient elles aussi se libérer de ceux qui vivaient là où la rivière se rétrécit en tenant leurs propres référendums. Elles se disaient en effet « Pourquoi pas nous ? »

Mais revenons à notre histoire principale pour rappeler que quelques jours avant le dernier référendum de Kébec, une manifestation monstre (une sorte de grand ralliement) eut lieu dans la région précisément là où la rivière se rétrécit. Les participants venaient de tous les coins du beau et grand Kanata. Certains avaient même traversé les grandes chaînes de montagnes Rocailleuses dont la réputation et la beauté étaient étonnement peu connues des habitants de Kébec, là où la rivière se rétrécit. Les citoyens du beau et grand pays étaient venus au ralliement pour dire aux gens de Kébec qu’ils les aimaient et pour leur demander de ne pas quitter le beau et grand pays.

Le soir du référendum, les uns et les autres connurent, tout comme l’auteur de ce conte, de grands moments d’angoisse. Certains eurent le coeur dans la gorge en réalisant qu’ils venaient presque de perdre leur beau et grand pays, les autres parce qu’ils venaient en effet de voir leur rêve se rétrécir encore plus.

Les sentiments des habitants du plus beau pays au monde étaient à fleur de peau. On entendit même le soir du référendum des commentaires à l’effet que si les citoyens du plus beau pays au monde n’avaient pas bien compris et ne donnaient pas suite rapidement au message qui découlait des résultats du référendum, alors le plus beau pays au monde ne mériterait pas de survivre. D’aucuns, comme le grand chef de Kanata, disaient qu’il faudrait agir rapidement en reconnaissant le statut de société distincte pour les habitants du territoire récalcitrant et qu’il faudrait leur donner un droit de veto.

Puis, entrèrent en scène les plus fins stratèges, les meilleurs penseurs, les très astucieux politologues, les brillants spécialistes de la communication et enfin les avocats archi rusés du beau et grand pays, dans le but de rassurer la population de Kanata et en même temps de passer un message à la population du Kébec de se le tenir pour dit qu’ils allaient eux dorénavant veiller au grain. Ils se disaient tous en faveur de poser des gestes pour renouveler le beau et grand pays afin de répondre en même temps aux aspirations de ces vagues « 49 % de kébécois » qui avaient failli faire basculer le beau et grand pays dans un trou noir, et qui sait, peut-être, dans le monde de l’absurde.

Donc, après le choc référendaire, chacun s’affaira tant bien que mal à proposer des solutions en faveur de Kanata. Ce fut une véritable foire d’activités: motions de Kanata sur le droit de veto et sur la société distincte, discours du trône, arrivée au Kanata de jeunes politiciens kébécois, mise sur pied du plus grand bureau de propagande politique, le Bik (dit d’information) dirigé par les bureaucrates les plus intellectuellement astucieux (et dotés d’une connaissance approfondie des réalités kébécoises), une importante conférence de la dernière heure de personnalités politiques, intellectuelles et d’affaires de Kanata, la création et l’activation d’une multitude de regroupements en faveur de la réconciliation nationale, une proposition d’un groupe de 22 intellectuels, une initiative de la kbc sur le consensus, de nombreuses rencontres locales ou régionales pour discuter de l’avenir du pays, des groupes de discussion sur l’Internet, des manifestations publiques de toutes sortes, enfin des drapeaux de Kanata qui volaient partout; l’on proposa de nombreux plans stratégiques abcdefghijklmnopqrstuvwxyz… et je ne sais quoi d’autres encore !

Tout ce qui manquait, c’était de la cohésion, de la coordination, de la volonté de la part de citoyens sincères, authentiques et généreux de se concerter et de se mobiliser eux-mêmes avec l’appui du gouvernement de Kanata qui ne tenterait pas cette fois de leur dicter la voie à suivre mais leur ferait tout simplement confiance.

Pourtant, rien de tel ne s’est produit. Le gouvernement de Kanata est puissant et super intelligent. Il est très bien capable seul et sans aide de guider ses citoyens vers la victoire. D’ailleurs, n’avait-il pas fait ses preuves lors du dernier référendum avec le succès que l’on a connu ?

Aujourd’hui, à la fin de l’année 1999, Kanata et Kébec sont toujours au même point. Kanata est toujours dans un état de profonde léthargie. Il est engagé dans un dialogue de sourds. Mais les données de base n’ont pourtant pas changé. Il semble même que les positions se précisent davantage, elles se confirment et se durcissent et s’ancrent toujours un peu plus. C’est le comble de la déception !

Qu’est-ce qui nous attend au bout du tunnel ? De la lumière ? Peut-être ? Mais encore faudrait-t-il que nous fassions tous preuve de beaucoup d’ouverture, de compréhension, d’esprit d’innovation et d’un peu d’humilité (Y compris de la part des politiciens) à l’aube du nouveau millénaire. Il faudra que dans notre pays des merveilles, nous cessions de regarder les enjeux en fonction du nombre de personnes qui les appuient et plutôt nous demander comment nous pouvons véritablement relever les défis de notre avenir commun et les résoudre. Il faut créer des activités d’échanges qui amènent les citoyens à mieux se comprendre et à mieux s’accepter en les multipliant et en les rendant accessibles à tous et non pas seulement à l’élite de notre société. Quant aux solutions politiques, elles ont déjà été dites à maintes reprises. Nous ne les répéterons pas ici.

Nous aimerions terminer sur une paraphrase libre du préambule de la charte de l’UNESCO qui dit que « Comme l’incompréhension et le mépris prennent naissance dans l’esprit des hommes et des femmes, c’est dans l’esprit des hommes et des femmes qu’il faut construire les principes mêmes de la compréhension et du respect mutuel. »
Ubald Laurencelle
Gloucester (Ontario)