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«Les femmes de mon pays,» Monique Lussier, Ottawa, ON

Les femmes de mon pays

Les raisons pour lesquelles je suis attachée à mon pays, le Canada, sont multiples. L’histoire, marquée par les démarches politiques qui lui ont permis de devenir une confédération d’un modèle envié à travers le monde, est le fondement primordial de mon attachement. Les valeurs démocratiques que partagent les Canadiens, souvent à leur insu, tissent la toile de fond d’un style de vie dont nous avons raison d’être fiers. À cet ensemble de raisons, auxquelles je pourrais en ajouter d’autres, il en est une dont je suis davantage consciente avec les années qui passent: ma solidarité avec les femmes de mon pays, celles qui dans le passé ont contribué à le construire et celles avec qui je partage des préoccupations vitales pour l’avenir.L’histoire de ma famille, des femmes de ma famille, se confond avec celle de mon pays. Dans la lignée de mon ancêtre paternel, Laurent, venu de Gascogne s’installer au bord du Saint Laurent dans la région de Charlevoix, je compte des aïeules irlandaises, rescapées des famines du 19e siècle, d’autres indiennes du Lac Saint Jean qui ont uni leur vie à celle des cultivateurs et des artisans qui se sont finalement installés à Montréal. Elles m’ont légué un héritage dont je reconnais les traces dans les traits de caractère des miens, même dans des traits physiques comme les yeux légèrement bridés, dans un sens de l’humour haut en couleurs, et même dans les traditions culinaires. La lignée maternelle remonte à un milicien bourguignon, nommé Labrosse, qui s’est fixé à Pointe-Claire au bord du lac Saint Louis. Ses nombreux descendants ont progressivement fait souche sur les rives québécoises et ontariennes de l’Outaouais et sans doute plus loin encore à l’ouest. Les souvenirs racontés par ma mère m’ont appris les difficultés éprouvées par mes aïeules qui avaient courageusement suivi leurs époux pour arracher à la forêt des terres qu’ils défrichaient ensemble. Les hôtels que mon grand-père a exploités, d’abord à Saint Rémi d’Amherst, puis ensuite à Hawksbury n’auraient jamais eu la même prospérité s’il n’avait été de l’aide apportée par ma grand’mère, de son solide sens des affaires et de son autorité sur leurs employés. Une maîtresse femme. Je me plais à retrouver chez elle un modèle de détermination, d’audace et de jugement sûr dont ma mère s’était elle-même inspirée. La petite histoire de ma famille, de ses deux branches Lortie et Labrosse est un exemple, parmi tant d’autres, de ce que les femmes ont contribué à construire au prix d’un labeur constant. Combien d’enfants en bas âge ont-elles pleurés? Combien de jeunes filles et jeunes hommes ont-elles sacrifiés à la tuberculose? Combien ont été brisées à jamais par des difficultés insurmontables? La tristesse de ma mère à l’évocation de ces difficultés et de ces deuils rejoint celle d’un nombre incalculable de femmes qui avaient vécu les mêmes expériences à travers toutes les régions canadiennes aux époques où notre pays se peuplait de jeunes gens, de jeunes familles qui avaient quitté leur pays dans l’espoir de connaître une vie meilleure que dans les “vieux pays”.

Leur courage à toutes, mis à l’épreuve par les caprices de la nature, les crises économiques, et les déracinements successifs font partie d’un héritage commun aux femmes canadiennes que je ne pourrais renier, pour me limiter à celui de mes ancêtres québécoises. Il déborde des frontières du Québec et m’attache à jamais au Canada. Et j’ajoute à tout cela le rôle joué par mes aïeules franco-ontariennes pour garder le français vivant au sein de petites communautés isolées. C’est grâce aux femmes que l’infamant Règlement 17, qui aurait peut-être condamné notre langue à l’extinction, fut contourné et surmonté!

Aux côtés de ces défricheuses pour qui j’ai une dette de reconnaissance inaliénable, je range d’autres femmes qui ont lutté pour donner à leurs soeurs des droits qui leur avaient été ou refusés ou chichement concédés. La liste en est longue. Qu’on pense au droit de voter, à celui de siéger aux parlements fédéral et provinciaux, d’entrer dans des professions ou occupations traditionnellement masculines, d’appartenir aux syndicats, de contrôler leur fertilité et à d’autres encore. Ces femmes ont oeuvré dans des conditions difficiles, en butte à l’hostilité ou au dénigrement, mais leurs victoires sont irréversibles si bien que nombre de jeunes femmes ne savent pas ce qu’il en a coûté à leurs devancières pour les gagner! Je voudrais ici leur donner la fierté d’être les héritières de ces femmes admirables.

Mais nous voyons encore de nos jours des femmes se consacrer à conquérir pour leurs soeurs une place qui leur est accordée de façon à peine symbolique dans des organismes ou des institutions où elles font preuve d’une compétence certaine. Qu’on pense aux infirmières qui font les frais des coupures budgétaires dans les systèmes de santé à travers le pays. Les média nous rapportent régulièrement des ‘premières’: embauche des premières policières, ou pompières, grâce à la reconnaissance par la Cour Suprême de critères d’embauche discriminatoires, etc.

Que dire de celles qui ont contribué aux arts visuels et de la scène, à la musique, aux écrivaines qui dans les deux langues de notre pays ont créé une littérature vivante, originale, traduite dans de nombreuses langues. Les hommes ont évidemment joué un rôle important dans ces domaines, mais les femmes ont occupé tôt une place sans rapport avec leur statut social. Sans compter celles qui ont donné leur temps, leur intelligence et leur créativité pour fonder des organismes culturels et humanitaires, dans l’ombre, souvent avec des moyens financiers limités. Éducatrices, bénévoles, missionnaires, on les trouve encore à l’oeuvre partout.

La solidarité et la coopération entre femmes ne sont pas toujours faciles à réaliser, surtout lorsqu’elles doivent l’être au delà des barrières linguistiques et culturelles. Elles sont pourtant indispensables pour atteindre des objectifs communs qui concernent toutes les femmes canadiennes, qu’elles appartiennent aux Premières Nations, aux deux groupes fondateurs du pays ou aux groupes ethniques installés plus récemment chez nous. La richesse qui découle de l’effort commun, qui se manifeste par tant de réussites déjà, pourrait être compromise par la division du Canada. Mais à la solidarité doit s’ajouter le respect des différences culturelles et dans le cas des francophones, de leur identité propre. Les femmes sont en général moins attirées que les hommes par le nationalisme qui se fonde sur l’exclusion. Il n’en reste pas moins que certaines femmes peuvent y adhérer de façon aussi passionnée que les hommes. Ne risquent-elles pas d’oublier qu’au delà des langues, de nombreuses questions qui intéressent les femmes doivent être encore examinées et réglées? Isolées en deux camps, seraient-elles aussi efficaces? J’ai confiance que les femmes québécoises résisteront aux appels à la sécession et que les femmes du reste du Canada comprendront qu’il est dans notre intérêt à toutes de faire cause commune pour garder des valeurs que nous pourrons léguer à nos enfants, des valeurs que nos mères et nos éducatrices nous ont transmises.

Monique Lortie-Lussier
Ottawa, ON.