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«Pourquoi je me bats pour le Canada,» Jon Legg, Ottawa, ON

Qu’est -ce je fais au clavier?

L’éditeur de ce livre, en parlant aux membres du Conseil de Dialogue Canada, nous a conseillé d’écrire quelque chose qui vient « des tripes ».

Je veux bien essayer, mais il faudrait que je me pose quelques questions d’abord.

Qu’est-ce que je fais donc, à me préoccuper de l’unité du Canada, quand je pourrais bien passer mon temps à jouer au golf et à faire du ski? À la retraite depuis deux ans et demi, maintenant à l’âge de soixante ans, et en pleine santé, et avec une pension adéquate, je travaille avec plusieurs groupes de gens en faveur de l’unité du Canada.

Pour ceux de tendance nationaliste au Québec, mes motivations sont peut-être suspectes. Au nom de ces compatriotes, et pour me satisfaire moi-même, je devrais au moins faire un examen honnête de mes motivations.

Pourquoi est-ce qu’une séparation éventuelle du Québec représente pour moi une menace au lieu d’un rêve pour l’avenir? Est-ce que c’est parce que mes racines sont à Montréal, à Rouyn-Noranda, à Wakefield sur la Gatineau, à Trois-Rivières, à Cap-de-la-Madeleine, à Saint-Jean, à Iberville, à Aylmer et à Hull, et que je ne veux pas que ces racines me soient rendues inaccessibles, c’est à dire, situées dans un autre pays que j’aurais de la difficulté à visiter? Oui, c’est sûrement un des facteurs qui me poussent à travailler en faveur de l’unité de notre pays.

Et est-ce que c’est parce que j’ai eu la chance d’étudier, de jouer, de travailler et de vivre avec des Canadiens de langue française tout au long de ma vie, et que je ne veux pas que des allégeances différentes nous divisent? Malgré le fait que j’ai vécu toute ma vie au Québec jusqu’à mon entrée au Collège militaire royal de Saint-Jean, c’était seulement au CMR que j’ai commencé mon association heureuse avec ces Canadiens qui parlent une autre langue que celle que j’ai apprise avec mes parents. Pendant mes années dans les Forces armées canadiennes, les 31 années passées aux Affaires extérieures et maintenant encore, je retire un plaisir constant de cette association. Le fait que je ne veux pas troubler ces relations, ni limiter la possibilité de faire la connaissance d’autres francophones au Canada, fait partie de ma préoccupation constante avec les menaces à l’unité de notre pays. Mais, ceci est loin d’expliquer complètment cette préoccupation.

Est-ce que c’est parce que je me sens bien quand je suis avec des Canadiens de langue française? J’apprécie toujours la chaleur, la passion, et la camaraderie que je sens chez eux. C’est une autre façon de dire que les Canadiens d’origine française et les autres Canadiens se complètent à merveille. Les Canadiens de langue anglaise, et surtout ceux d’origine britannique, sont connus pour leur sang-froid, leur sens d’humour sec et leur tendance à se restreindre. Oui, je ne voudrais pas perdre même un tout petit peu de mon accès à mes compatriotes de langue française, ce qui se produirait sans doute au cas d’une séparation du Québec.

Je me souviens de la réponse d’un sous-ministre yougoslave quand je lui ai demandé comment il se sentait quand il était obligé d’apprendre d’autres langues pour communiquer avec le monde extérieur, puisque les autres n’allaient pas prendre le temps d’apprendre le serbo-croate. (J’espère que je lui ai posé cette question plus poliment que je viens de l’exprimer ici.) Il m’a répondu ainsi: « Une personne est autant de personnes que le nombre de langues qu’elle connaît ». C’est dans ce sens que je me considère une personne plus complète avec ma compréhension de la langue et de la culture de mes compatriotes de langue française. Leurs passions et leur chaleur humaine sont aussi les miennes, puisque je partage une partie de leur âme quand je m’exprime dans leur langue.

Mais vous me répondrez peut-être: « Qu’en est-il avec les autres Canadiens de langue anglaise qui n’ont pas la même sympathie et la même connaissance de la langue et de la culture de nos compatriotes canadiens-français? » Curieusement, peut-être, la grande majorité d’entre eux reconnaissent facilement les avantages d’avoir au sein du Canada toute cette autre dimension que les Canadiens de langue anglaise ne peuvent pas fournir.

Je peux affirmer ceci, à cause de mon expérience en Alberta et en Colombie-Britannique il y a environ deux ans. Quand je demandais aux gens ce qu’ils pensaient du concept de « société distincte », ils me répondaient immédiatement et invariablement qu’ils étaient contre. « Pourquoi? », leur demandais-je. « Parce que le fédéral est pour ce concept, et nous méprisons le gouvernement d’Ottawa. Puisque le fédéral est pour, il faut s’en méfier. » «Et pourquoi ce mépris envers Ottawa? » insistais-je. « Eh bien, c’est à cause de la soi-disant “politique nationale énergétique canadienne” et à cause de l’annulation du contrat pour l’entretien des F-18 (avions de chasse de la Défense nationale) avec Winnipeg pour le passer à Montréal. » « Mais si je vous disais que le concept de “société distincte” concerne surtout la survie et l’épanouissement de la langue et la culture au Canada, et les pouvoirs nécessaires pour les assurer, seriez-vous toujours contre? » « Mais non, » répondaient toujours les gens, « pas du tout; mais qu’on nous l’explique, au lieu de cacher ces désirs légitimes derrière des mots qui sembent réclamer des pouvoirs supplémentaires de toutes sortes! »

Mon obsession vis-à-vis les menaces à l’unité du pays s’explique aussi parce que mon premier poste à l’étranger était au Vietnam, qui était un pays en guerre. J’ai compris alors qu’il n y a pas de vrais gagnants, une fois qu’une guerre éclate. Oui, c’est certainement une des raisons qui expliquent la grande crainte qui me pousse à essayer de garder toutes les voies de dialogue grandes ouvertes. Vous me direz: « Mais voyons, n’exagérez pas, nous ne sommes pas au bord d’une guerre civile, comme les Vietnamiens l’étaient. Et de toute façon, toutes les autres circonstances étaient bien différentes de notre situation actuelle au Canada. » À quoi je répondrai: « Ah oui? TOUTES les circonstances? Même la nature humaine? »

Ma peur d’une guerre civile entre Canadiens vient peut-être plutôt de ce que j’ai vu quand j’étais en poste en Yougoslavie, ce pays merveilleusement fédéral, qui avait tant de similitudes avec le Canada quand j’y étais, de 1976 à 1979. Pays de 25 million d’habitants comme le Canada à l’époque, il y avait trois langues officielles en Yougoslavie. Et dans les assemblées parlementaires des six républiques qui composaient ce pays, il y avait des combinaisons différentes de langues qu’on pouvait parler, selon la composition de la population de chaque république. Je me souviens d’avoir envoyé quelques rapports à Ottawa pour qu’on examine de plus près quelques-unes des innovations qu’y avaient été introduites là-bas. Nous savons tous ce qui s’est passé par la suite en Yougoslavie. Je dois admettre que je vis dans l’espoir que nous les Canadiens serons assez intelligents pour ne pas nous engager dans une telle voie.

Mais, sommes-nous si uniques, nous les Canadiens ? Pensons-nous que nous sommes si différents des citoyens d’autres pays et que le racisme ne pourrait jamais nous habiter ? Ce qui me fait peur, ce sont les sentiments d’ exclusivité et d’exclusion qui sont souvent propagés par les politiciens et autres. Lucien Bouchard a tendance â blâmer « le Canada anglais » pour tout ce qui n’est pas parfait au Québec, et le parti de Preston Manning émet des affiches qui veulent empêcher que les futurs premiers ministres du Canada viennent du Québec. Quels beaux exemples de leadership! Ces sentiments ne font que nourrir la peur et la méfiance, ce qui est un pas sur le chemin de la violence.

Une séparation du Québec serait, à mon avis, une tragédie, mais une guerre civile serait une catastrophe. C’est pourquoi je crois que le dialogue est tellement important. Une meilleure compréhension entre les Canadiens au Québec et ceux qui se trouvent en dehors du Québec réduira le risque de séparation. Et, si les Québecois choisissaient quand-même de se séparer, je crois que les bonnes communications diminueraient de beaucoup le risque de violence.

Est-ce que l’éclatement du Canada me préoccupe parce que j’ai vu, pendant 31ans, combien les Canadiens de langue anglaise, française et autre travaillent si bien en équipe dans l’intérêt de tous les Canadiens, et – ce qui n’est pas la moindre des choses – pour le bien du monde? C’est certainement une autre raison pour ma préoccupation; la disparition de ce beau partenariat nous appauvrirait tous, et non seulement les Canadiens, mais les autres citoyens de la terre, y compris ceux qui ne savent même pas ce que c’est que le Canada. Ce n’était pas par hasard que monsieur Edgard Pisani, ancien ministre sous Charles de Gaulle, a crié – en août 1997, à une conférence à Ottawa: « Il ne faut pas que le Canada devienne un archipel; il ne doit pas se séparer! »

Notre influence à l’étranger est d’autant plus forte que nous savons communiquer dans deux langues, et plus. Et, notre poids politique et économique nous vaut une place à la table du Groupe des Huit, ce qui nous donne, comme Canadiens, beaucoup d’avantages concrets. Notre place à cette table disparaitrait immédiatement au moment d’une séparation du Québec.

Mais peut-être les raisons de ma préoccupation sont plus intéressées. Ici à Ottawa, où j’habite, l’économie serait affectée, et c’est ici qu’afflueraient les réfugiés du Québec. Il n’y a pas de doute que l’instabilité politique aurait des effets négatifs pour la Ville d’Ottawa, mais je présume que ces effets se feraient sentir également ailleurs en Ontario et dans les provinces de l’Est, sans parler du Québec lui-même. C’est probablement cette crainte d’avoir mon environnement immédiat touché de façon négative qui représente le plus directement les risques pour moi. Mais les pertes pour les autres Canadiens, au Québec et dans le reste du Canada, seraient encore plus graves, puisque les investissements s’enfuiraient et les emplois avec. J’ai l’impression donc, qu’en travaillant pour un meilleur dialogue entre les Canadiens des deux langues, j’améliore leur avenir en même temps que le mien.

Pratiquement à bout de souffle après cet examen de conscience, je ne ferai qu’un commentaire de plus. Tant de Québecois de langue française et tant d’autres Canadiens ont bâti ce pays ensemble. Nos leaders des deux groupes ont coopéré étroitement à plusieurs époques, que ce soit Louis-Hyppolite LaFontaine et James Baldwin dans les années 1840 ou messieurs Pearson et Lamontagne dans les années 1960. Un des nombreaux faits qui m’attristent est que la grande majorité des politiciens et, bien sûr, des médias, n’en font jamais mention. Même les livres d’histoire du Québec et d’ailleurs, me dit-on, racontent des versions différentes.

Est-ce que la perfection est incarnée par le Canada? Évidemment pas. Cependant, malgré les lacunes, les injustices et tant d’autres fautes qui existent chez nous, je crois que nous avons de la chance de vivre dans un des meilleurs pays au monde. Je ne prétends pas d’avoir le monopole de la vérité, mais j’ ai vécu au Vietnam, en France, en Côte d’Ivoire, dans l’ancienne Yougoslavie, aux USA, et en Suisse. J’ai étudié et mêné des enquêtes dans 25 autres pays, et j’ai fait du tourisme dans une autre dizaine. Il est certain que je ne vivrais pas ailleurs qu’au Canada.

Voici une humble suggestion à ceux qui ont eu le perservérance de lire jusqu’ici: Nous les Canadiens – au Québec et en dehors du Québec – ne devrions pas attendre que nos gouvernements communiquent entre eux à notre place. Si nous attendions cela, nous risquerions la déception. Nous devrions essayer de parler, d’écrire et de communiquer malgré la barrière linguistique par tous les moyens possibles: face à face, par les médias, etc. Nous devrions écouter, questionner et essayer de comprendre. Ceci n’est pas chose facile, mais si les Québécois et les non-Québécois réussissent à mieux se comprendre, nous créerons alors toutes nos propres « conditions gagnantes » : celles de travailler ensemble pour continuer l’oeuvre passionnante de faire du Canada un Canada où il fait encore bon vivre.
Jon Legg
Ottawa, ON