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«Sur les routes de notre histoire,» Jacques Faucher, Ottawa, ON

Sur les routes de notre histoire

J’en suis sûr, chacun de nous se rappelle certains rêves qu’il caressait à l’âge de seize ans. Tout semble possible à cette étape de la vie adolescente. Un défi à surmonter peut mobiliser tant d’énergies… À vous d’en juger à la lecture de ce récit.Je terminais, au printemps 1953, mon cours d’histoire du Canada. Avec un ami collégien domicilié à Ottawa comme moi, j’avais vibré à l’évocation des héros de la Nouvelle-France: “Ton histoire est une épopée,” selon les paroles de notre hymne national. Notre professeur avait évoqué – souvent sur le mode lyrique, selon les habitudes du temps – la colonisation de l’Île d’Orléans, la bataille des Plaines d’Abraham, la rébellion des Patriotes sur les rives de la rivière Richelieu. Depuis notre “terre d’exil”, au bord de la rivière Rideau, notre imaginaire collégien assoiffé avait besoin de retrouver la trace concrète de ces événements racontés dans nos manuels. À la fonte des neiges, au fil d’un échange animé, l’utopie a jailli. “Si on partait à bicyclette explorer les routes de notre histoire ?”

Nos examens de fin d’année demeuraient une priorité, mais le rêve se concrétisait à mesure que nos doigts traçaient des circuits sur une carte routière du Québec. Il fallait s’entraîner à rouler dans la vallée de la Gatineau, imaginer un budget modeste, décrocher un emploi d’été, obtenir la permission de nos parents, affronter les sceptiques de notre entourage. À seize ans, on peut foncer à la limite de ses forces…

Par un matin ensoleillé du début d’août, nous enfourchons nos “trois vitesses” pour rouler en direction de Papineauville, Montebello et Pointe-au-Chêne, sur les rives de l’Outaouais, avec le minimum de bagages qu’on peut entasser dans deux sacs de selle. Premier objectif: le hameau de Saint-Canut, en bordure de la rivière du Nord, où la parenté nous offre un gîte de première étape: quelques 140 kilomètres franchis, le front haut, sans crampe aux mollets. Un peu plus loin, à Saint-Jérôme, nous admirons un moment la statue du “Roi du Nord”, le fameux curé Labelle, colonisateur légendaire des “Pays d’en haut”, évoqué dans le feuilleton radiophonique bien connu.

Nous dépassons Montréal à toute allure pour aborder le pont Jacques-Cartier: quelle perspective sur le Mont-Royal, le fleuve, la Voie maritime ! Nous pénétrons dans le Québec profond en découvrant les villages anciens de la pittoresque vallée du Richelieu.. maisons d’époque, clochers argentés de Saint-Charles et de Saint-Denis. Un curé accueillant nous ouvre, sur la galerie du presbytère, des registres paroissiaux, reliés en peau de cochon, datant du Régime français. La façade de son église porte encore la trace des balles tirées par les troupes anglaises pour en déloger les Patriotes en 1837. Sortis de nos manuels d’histoire, nous arpentons littéralement le terrain des rudes affrontements qui ont pris l’allure de mythes (depuis l’époque de la Crise d’octobre en 1970). Nos yeux captent tout, notre mémoire enregistre ces conversations chaleureuses avec des “gens du pays” qui nous ouvrent spontanément leur porte le long de la route. “Quoi !’Vous roulez depuis Ottawa ! Venez vous rafraîchir.” Cet accueil cordial s’est répété tout au long du parcours de quatre semaines et nous a permis de nouer des échanges colorés avec des gens de divers milieux.

Évoquons Saint-Ours, Sorel, la vaste plaine de Nicolet, le traversier de Sainte-Angèle qui nous transporte à Trois-Rivières. Nous abordons fièrement le “Chemin du Roi’: Sainte Anne de la Pérade, Batiscan, Neuville et Cap-Santé, coquets villages juchés en bordure de la falaise, le long du fleuve. Mon copain admire l’architecture typique de ces maisons traditionnelles entretenues avec dévotion depuis trois siècles. Nous sentons que nous abordons une autre époque, même si les travaux des moissons s’effectuent sous nos yeux avec de l’équipement aratoire moderne. Des cultivateurs font une pause, appuyés sur la clôture du champ d’avoine, pour causer avec ces collégiens qui partagent la même langue du terroir. Ils avouent leur surprise- “Quoi ! Vous vivez à Ottawa et vous parlez le français comme nous !” Même réflexion étonnée de la part de nombreux prêtres professeurs qui nous ouvrent le dortoir de leur séminaire pour la nuit. Nous nous étonnons de leur étonnement… Les choses ont-elles beaucoup changé aujourd’hui, en 2000 ?

Arrive le moment symbolique où nous franchissons à vélo les portes impressionnantes de l’enceinte militaire du Vieux Québec, pour aboutir aux remparts hérissés de canons, à la place de la cathédrale, à la cour du séminaire, à la terrasse du Château Frontenac. Bientôt le Cap Diamant nous aura livré tous ses secrets, car nous arpentons autant les étroites ruelles de la Cité ancienne que les fameuses Plaines d’Abraham. Une pause sur le traversier de Lévis nous fait découvrir le profil complet de la Vieille Capitale gravé à jamais dans notre mémoire.

La température ne cesse de nous favoriser. Les jambes demeurent en forme. À nous la côte de Beaupré, les chutes Montmorency et notre “tour de l’Île d’Orléans” chanté quelques années plus tard par Félix Leclerc. Nous nous savons au coeur du “berceau de la race”. Chaque village de l’île enchantée nous révèle son visage. Nous savons que les cendres de nos lointains aïeux reposent dans les cimetières fréquentés de ce haut-lieu de mémoire. Avec un brin d’émotion, nous évoquons les racines de nos familles Faucher et Desrosiers. Nous découvrons le phénomène de la marée sur les battures de Saint-Jean semées de goélettes, en même temps que la couleur turquoise du Saint-Laurent élargi, route des découvreurs ouvrant sur l’Atlantique que Cartier et Champlain ont bravement affrontée.

Toutes ces évocations alimentent nos conversations… mais il faut bientôt envisager la route du retour en découpant une autre vaste boucle sur la carte routière « la vallée de la Chaudière, le pays de l’amiante et les Cantons de l’Est.

Le pont de Québec à vélo… Qui peut décrire pareille expérience, au coeur de cette cathédrale de poutres métalliques savamment boulonnées, en bordure de la voie ferrée, à cinquante mètres au-dessus du fleuve ? Je me rappelle que la chaussée ne comportait pas de surface asphaltée mais consistait en un treillis de lames d’acier ajourées. De quoi donner le vertige à des puces suspendues entre ciel et mer…

Nous abordons la vallée de la Chaudière, route préférée des envahisseurs bostonnais à une autre époque. Pour moi, la Beauce évoque la terre ancestrale : mon père Albert ayant vu le jour sur les côtes de Sainte-Marguerite de Dorchester. Un peu plus loin, nous roulons en bordure des étonnantes mines d’amiante à ciel ouvert. Enfin, Sherbrooke nous permet de retrouver la famille sympathique d’un oncle cultivateur. Nous mesurons concrètement le travail requis pour gérer au quotidien un troupeau de vaches laitières. Au fil des conversations, nous prenons conscience de l’évolution démographique dans ces régions. Sur le “chemin des Écossais”, il ne reste plus de fermiers anglophones depuis belle lurette. La “revanche des berceaux” a laissé son empreinte définitive dans cette région prospère où la toponymie d’origine (v.g. Coaticook, Sutton, Granby … ) perpétue un visage linguistique révolu. Notre mémoire vive de collégiens enregistre ces données de base qui éclairent encore les débats d’aujourd’hui sur la communauté ancienne et actuelle des “Townships”.

Il reste à évoquer la route inoubliable menant des pentes du Mont Orford à l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac, en bordure du magnifique Lac Memphrémagog, à travers vergers et coteaux. Les pommes à la saveur réputée mûrissent au cri-cri des grillons. Le panorama, grandiose à couper le souffle, se déploie jusqu’à la frontière américaine au Mont Owl’s Head. Le clocher du monastère nous fait signe à l’horizon, au-dessus de la ligne des champs cultivés en pente douce jusqu’au rivage du lac. Les moines nous offrent de dormir sous la tente, à deux pas du campanile dont les cloches nous convient aux Offices en chant grégorien. Nous avons droit à l’hospitalité traditionnelle, à la table du grand réfectoire : le Père Abbé nous a versé l’eau sur les mains, à l’entrée, selon l’usage antique prescrit par le fondateur de l’Ordre au sixième siècle. Au cours des années, je demeurerai toujours sensible au rayonnement spirituel et artistique de Saint-Benoit-du-Lac – un phare au coeur du Québec sécularisé de cette fin de siècle. J’applaudirai beaucoup plus tard à l’érection de l’imposante église abbatiale, réalisée grâce à des réseaux d’amis généreux. Signe discret que perdure en profondeur un visage moins reconnu du Québec religieux contemporain.

De retour à Ottawa, nous aurons enregistré fièrement plus de 1,100 milles de trajet, selon la comptabilité de cette époque déjà lointaine. Nos camarades de collège ont peine à croire que nous ayons pu réaliser pareil exploit en un mois de vélo, sans même subir une crevaison.

Notre mémoire de cyclistes chevronnés a beaucoup enregistré. Quelques douzaines de photos demeurent des points de repère où la nostalgie vient s’épancher à bon droit. Quelques années plus tard, le “Franco-Ontarien” que je deviendrai – vocabulaire oblige – ne pourra s’empêcher de se répéter fièrement : “Je me souviens”, moi aussi.

Ce Québec, j’en ai littéralement pris possession en parcourant à vélo ses grands axes routiers, à l’âge où le rêve éveillé peut encore marquer toute la réalité.

La vallée du Richelieu a gardé pour moi son parfum de jardin fleuri, le Chemin du Roi demeure mon itinéraire du coeur, l’Île d’Orléans reste mon domaine de famille. Ce Québec aux quatre vents, je le conserve précieusement dans mon coeur de Canadien.

Les relations que j’ai approfondies au cours des années, avec des gens de toutes les régions du Québec, de tous les horizons professionnels, sont venus se greffer sur cette mémorable prise de conscience de ma tournée de l’été 1953. Mon Québec, il m’est resté collé à la peau. Il m’appartient autant qu’aux résidents enregistrés pour y voter. Je l’ai désigné une fois pour toutes, dans mon coeur: “terre de nos aïeux”.

Jacques Faucher
Ottawa, ON.

P.S. Je souhaite vivement à tous les adolescents de l’an 2000 de réaliser des rêves en vélo… au risque de causer quelques soucis à leurs parents. Honni soit qui mal y pense